LE PRETEXTE

Près de cent milles grues cendrées effectuent, chaque année, la migration entre l'Europe du Nord et l'Afrique, sur le couloir dit «  Est  ». Ces oiseaux, les plus grands du continent européen, ne passent pas inaperçus.


Depuis toujours, leurs vols spectaculaires en V, et les cris incessants qu'ils émettent, sont observés par les hommes sur tout le trajet. A l'époque d'Homère, les grecs savaient déjà que ces oiseaux venaient du nord et s'en allaient vers l'Afrique noire. Mais contrairement à la cigogne, oiseau de paix, plus discret, les grues, grises et noires, ont été perçues comme des guerrières. Dans d'autres cultures, lorsqu'elles reviennent dans le nord, leur migration de printemps est associée à la renaissance et à la maternité. De tout temps, elles ont été perçues comme des messagères, des observatrices et comme un peuple libre de ses mouvements. Le mystère de la migration de ces oiseaux de la taille d'un enfant de huit ans n'a pas cessé ainsi d'enrichir la réflexion des hommes.

LE CONTEXTE

La géopolitique de la trajectoire, que nous suivrons, donnera tout son sens à notre démarche. Entre trois continents, à la frontière de l'Europe et de l'Asie, à cheval sur l'Afrique arabe et l'Afrique noire, ce couloir de migration ne suit qu'une population d'oiseaux mais survole un mélange d'influences. Le conflit entre l'Ukraine et la Russie, déclenché durant la préparation du projet, ne vient que réaffirmer l'urgence de s’interroger sur le concept de frontière. La douloureuse migration des réfugiés syriens venue ensuite réactiver les peurs de l'autre et de sa culture, nous entraîne d'autant plus dans cette direction, qu'elle soit morale ou géographique. Notre parcours, depuis le nord de l'Europe jusqu'en Afrique, devient ainsi le symbole de notre volonté d'aller vers l'autre, de notre désir de comprendre sa culture et de notre besoin de révéler ce qui nous lie intimement.

LA MANIERE
LE CONCEPT

La migration des grues, comme celle des autres oiseaux, suit des routes qui n’apparaissent sur aucune carte. Des routes sauvages empruntées par des millions d'animaux migrateurs et qui relient les territoires des hommes. Ces chemins millénaires forment le premier réseau à l'échelle planétaire. Un réseau d'observations, de savoirs et de croyances entre les peuples.

Mammifères, oiseaux, insectes, tous circulent librement sans autre motivation que leur survie.

Ce documentaire se propose de suivre la route sauvage des grues cendrées et de poser un regard ethnographique sur l'expérience culturelle qu'elle a engendrée.

LA TRAJECTOIRE

Le déplacement du nord au sud, le changement des paysages, des      langues, des faciès, des rythmes, constituent notre fil rouge. Nous   descendons vers le sud à la même période que les oiseaux migrateurs, nous sommes poursuivis par l'hiver, l'obscurité et le froid. Toujours plus loin de la culture européenne, nous la quittons sans à-coup : la route que nous empruntons n'est que continuité. Nous gommons les frontières, nous effaçons les traces des barrières dressées par les hommes, et faisons résonner la continuité culturelle. Il s'agit pour nous d'enregistrer les témoignages, les légendes, les chants, les danses, mais aussi les œuvres plastiques ou picturales qui évoquent notre sujet et de faire de cette matière le lien entre des cultures et des pensées. En ce sens, les arts, depuis leurs origines chamaniques, jusqu'à leurs formes contemporaines, occuperont une place centrale dans notre projet.

Ce n’est pas par hasard que nous avons choisi cette trajectoire. Entre 2006 et 2012, des biologistes de l’Université de Turku en Finlande, équipe chaque année 3 jeunes grues de balises GPS. Destinée à mieux connaître les chemins migratoires et les étapes de ces oiseaux migrateurs, l’étude a révélé une grande diversité de trajectoires. La plus longue conduit les jeunes grues âgées de 5 mois seulement du nord de la Laponie au lac Tana en Ethiopie. Dernièrement, c’est une équipe estonienne qui a suivi de la même façon Ahja-4, jeune grue qui s’est rendue en Ethiopie durant l’hiver, avant de revenir à quelques kilomètres de son lieu de naissance le printemps suivant.